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"La légende de la
ville d'Is"
Beaucoup de choses ont
été dites et écrites sur une immense
cité ayant existé sur la côte sud de la
Bretagne.
Les siècles qui sont
passés l'ont élevée au rang de mythe et
de légende...
Qu'en est-il
réellement de sa position géographique, de la
date de sa disparition sous les flots?
Nul ne sait avec certitude.
Mais laissez-moi tout de
même vous conter cette belle et tragique
histoire...
C'est au mois de mars
qu'elle a lieu, la grande marée,
"La marée de
Saint-Guénolé" .
Plus exactement le vendredi
de la Croix.
Ce jour-là, la mer
se retire si loin en baie de Douarnenez qu'elle laisse
apparaître les vestiges d'une ville immense...
Neuf lieues, neuf lieues
couvertes de palais en ruines, de murs effondrés,
de restes de
chaussées pavées menant tantôt à
Sein, tantôt à Carhaix.
Cette cité, c'est
Is!!!...
Dans les temps anciens, il
y avait en Cornouaille armoricaine un puissant roi qui se
nommait Gradlon,
dit Gradlon-Meur, Gradlon
le Grand...
Veilli et rassasié
par un début de règne païen, empli de
gloires guerrières,
celui-ci était
devenu avec le temps l'ami du bien,
s'efforçant de
gouverner pieusement son royaume terrien dans la plus grande
justice...
En la sainte personne de
Corentin, il avait trouvé le maître pour sa
capitale de Kemper.
Puis, il s'en était
allé dans Is, auprès de sa fille unique,
Ahès-Dahut, en qui
il avait mis toutes ses complaisances...
Nul homme ne sait si la
cité fut un cadeau que voulut faire le roi à
sa fille
ou si Ahès la fit
surgir des flots en invoquant quelconques sortilèges.
Mais!... Les sept
péchés régnaient en maître entre
ses épais murs...
Tout n'était que
fêtes, liesses, plaisirs et débauches...
On voyait arriver de toutes
parts, des pays les plus lointains,
princes et gentilshommes
attirés par la renommée de cette cour.
Gradlon les recevait avec
amitié, et Ahès encore mieux...
Chaque soir, en effet, la
princesse choisissait un nouvel amant parmi les hôtes
de belle apparence.
Ses serviteurs remettaient
à l'élu de la nuit, un masque
magique...
Le matin venu, au premier
vol des hirondelles de mer, le masque étranglait le
malheureux.
Alors son corps
était précipité au fond du gouffre de
Huelgoat par un homme noir aux ordres de la princesse.
Saint Gwénolé
avisé de ce qu'il se passait dans la
cité,
avertit à maintes
reprises Gradlon que la patience de Dieu était
à bout.
Mais le vieux roi
n'était déjà plus que faiblesse, chaque
nouveau jour plus délaissé que la veille,
semblable à un
grand-père ayant transmis son héritage trop
tôt...
Il courait tout droit
à sa perte dans le bruit incessant des tambours de la
fête,
Ahès-Dahut n'ayant
que faire des menaces du saint...
Or, un soir, un prince
étrange à l'oeil de feu, tout de rouge
vêtu faisait son entrée dans la
cité.
C'était un homme de
grande taille, barbu à l'excès qui venait,
parait-il, des extrémités de la terre afin de
la rencontrer.
Celui-ci savait tout de la
malice humaine et en parlait si bien et avec tant d'esprit
que Ahès et les gens de sa cour
reconnurent qu'ils avaient
trouvé là leur maître.
Après une
soirée emplie de frénésie,
l'étrange personnage finissait de captiver la
princesse en lui révélant,
dit-on, les secrets de
vices inconnus juste en échange de quelques
témoignages d'amour.
" Noble seigneur, quels
témoignages vous donnerais-je encore que je ne vous
aie point offerts? "
Le prince lui
réclamait alors la clé des écluses qui
protégeaient la ville car il faut vous le
dire,
Is avait été
bâtie plus bas que la mer...
Sous l'emprise du rouge
étranger, Dahu s'exécutait et allait
dérober la clé d'argent suspendue au cou de
son père profondément endormi.
De retour, elle remettait
celle-ci à l'homme qui s'empressait aussitôt
d'en faire usage tout en reprenant son vrai visage,
celui de l'être le
plus démoniaque et le plus vil...
celui "du diable. "
L'une après l'autre,
les écluses protégeant la cité
étaient ouvertes...
Pendant ce temps, dans
l'aile de son palais, le roi était
réveillé...
Ce n'était point par
le grondement des flots qui déjà
s'engouffraient et submergeaient la
cité
mais par
Saint-Guénolé venu en Is pour le sauver.
Saisissant Morvac'h son
fidèle cheval, Gradlon prenait alors la fuite aux
côtés du saint homme.
Chevauchant aux travers des
rues, des places et des carrefours en direction de la grande
terre,
le roi, bon père
croisait la route de sa fille qu'il ne pouvait
s'empêcher de prendre en croupe.
Devant tant de poids, le
pauvre Morvac'h se voyait rattrapé par la mer...
" A moi, Saint
Gwénolé!" S'écriait
l'épouvanté...
" Gradlon, jette le
démon assis derrière toi! Car toi seul seras
sauvé!!! "Répondait le saint...
" Mais c'est ma fille! Je
ne saurais la laisser!!!... "
Alors, Saint
Gwénolé levait sa crosse et de son
extrémité touchait la princesse qui glissait
dans la mer et y disparaissait...
Les flots soudainement
s'apaisaient et le cheval, d'un bien lourd fardeau
allégé mettait enfin pied à terre...
Is n'était plus...
Is avait vécu...
Seule demeurait à sa
place, la mer telle un lac étincelant où
finissait de mourir le son des cloches...
Saint
Gwénolé, servi par le vieux roi, voulut
célébrer une messe de salut pour la
cité engloutie.
Tandis qu'il élevait
au dessus de sa tête le calice en cristal de Byzance,
celui-ci vit jaillir des
eaux scintillantes le torse nu d'une fille aux cheveux de
cuivre et à la queue d'argent.
C'était
Ahès-Dahut, oui!... Ahès devenue Marie Morgane
pour la durée de sa damnation...
Gwénolé,
saint parmi les saints en fut si surpris qu'il laissa
s'échapper
d'entre ses mains le
précieux calice qui vint se briser au bas du rocher.
Ainsi, la messe du rachat
ne fut point consommée...
Depuis, Is demeure maudite
et Morgane, sirène.
Attendant le jour où
le saint office pourra se dérouler jusqu'au bout,
un vendredi de la Croix,
dans une église de la cité des abîmes.
Toutefois, prenez garde,
vous qui me lisez si un jour vous allez là-bas.
Si jamais vous la
rencontrez, méfiez-vous, c'est que la tempête
n'est pas loin et alors,
vous les entendrez sonner
à toutes volées, montant de la mer, les
cloches de la cité...
les cloches d'Is la
maudite...
d'Is
l'engloutie...
.......
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